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#11 18 Dec 2019 17:01

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : Dans le mufle des Vosges : un roman-feuilleton Millevaux

Ă€ TROP TIRER SUR LA CORDE

... Quand tout le monde est noué ensemble, impossible de dévider la pelote sans révéler de troublants liens du destin.

Joué / écrit le 18/12/2019

Jeu principal utilisé : L'Empreinte, de Thomas Munier, survivre à une transformation qui nous submerge

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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crédits : Sam Rayner, cc-by-nc-nd, sur flickr

Contenu sensible : violence sur animaux, menace de violence sur enfant.


Passage précédent :
9. Notre Mère la Truie
Le groupe se serre les coudes à l’heure de la première vraie confrontation avec les Soubise.


Coupure à prévoir :
Même les exorcistes prennent des vacances. Il n'y aura pas de feuilleton durant les fêtes : merci de votre compréhension :)


L'histoire :

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Misanthropic Alchemy, par Ramesses, du stoner doom frontal et chimique pour bouillon de culture occulte !

La Soeur Marie-des-Eaux s'acharnait à vouloir défaire ses sangles au plus vite, de peur de manquer la bataille.

"T'es pas si fort que ton père !", lança la Bernadette en brandissant une croix faite de deux brindilles de coudrier en croix enduites de la cire de bougies de la Saint-Jean. De sa main gauche elle faisait le signe des cornes en direction du paysan.

"Fiche-moi la paix, la Bernadette. J'ai triangulé sur l'Hippolyte, alors si t'agis contre moi, tu l'auras sur la conscience."

Cette annonce stoppa net la cuisinière. C'était du sérieux.

"Et puis t'es pas si forte non plus. On le sent sur toi qu't'es partie triquer, t'as gaspillé ton énergie."

Il pouvait lire en elle comme dans un livre ouvert. Elle jeta du sel béni autour d'elle et sur ses camarades, mais elle n'avait plus l'air d'y croire. Les cochons bouâlaient comme des pendus, et les plus valides d'entre eux couraient déjà se rattrouper autour du fils Soubise.

"ça me revient maintenant, gueula la Soeur Jacqueline à travers le vacarme de la tempête.
J'étais l'une d'entre eux. J'étais une servante de la Mère Truie avant d'être au couvent. Mais à l'époque, elle se nourrissait de luxure. Maintenant, elle se nourrit de violence. De la violence qu'on inflige et de la souffrance qu'on endure."

Le novice regarda la doyenne comme le Vieux aurait penché ses yeux sur Sodome et Gomorrhe un instant avant de les foudroyer.

Il s'était enfin désanglé, ou plutôt il s'était lourdement laissé tomber de Maurice, et quand il se releva avec son crucifix dans une main et son opinel dans l'autre, il semblait être davantage prêt à en découdre avec l'autre nonne qu'avec le sorcier.

La Soeur Jacqueline était ébranlée, ça se voyait tout ce que ça lui coûtait de faire un tel aveu.

Et le fils Soubise se régalait de ce spectacle.

"Ramène les bêtes, la Madeleine." Elle cacha son visage pour masquer sa désolation. Elle enleva le lasso de Champo du cou du cochon, et emporta ce dernier avec les autres, sans que le sherpa n'ose rien faire. Il pensait trop à Hippolyte, pris en otage dans ce duel magique.


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Ausserwelt, par Year of No Light, départ pour l'île des morts à bord d'un post-hardcore sans parole.

Le soir, le conseil de guerre était baigné dans la grisaille. Les vitres étaient dégoulinantes de pluie et on voyait à peine les ombres crochues des arbres derrière.

"Je dois vous avouer une chose, lança Champo. C'est moi qui ai lâché les cochons des Soubise. Je pensais que ça nous donnerait des billes.
- Il y a des cochons qui sont morts et l'opprobre est sur nous, tout ça pour rien, asséna la Soeur Marie-des-Eaux.
- Pas tout Ă  fait pour rien, rectifia la Soeur Jacqueline. On a appris des choses.
- Pour sûr, on en a appris, grogna le novice. Mais on en reparlera en tant et en heure. Champo, quand tu es allé dans l'enclos des cochons, est-ce que tu as vu la mère truie ?
- J'ai surtout vu un sacré péteuillot.
- C'est là qu'il va falloir aller. C'est la mère truie qu'il faut voir, je le sais."


Champo ne demanda pas son reste pour prendre congé. La Soeur Jacqueline resta seule face au regard accusateur de la Soeur Marie-des-Eaux, à sa mâchoire tremblante, au crucifix sur son cache-oeil, absurdement incrusté dans un mandala.

"C'est vous qui m'avez formé à l'exorcisme. Comment avez-vous pu ?
- Qu'est-ce que j'y peux, boûala la Soeur Jacqueline. Qu'est-ce que j'y peux de ce passé ? J'ai cru que j'avais passé toute ma vie au couvent enfermée comme une dinde et voilà qu'un souvenir me revient et qu'y a eu un avant, et que cet avant s'est vécu sous l'emprise d'une créature du diable. Que je croyais juste être une sainte femme qui a parfois des pensées pécheresses et maintenant je découvre que je suis pas mieux que les daraus-darous ou les sotrés qui hantent les bois ! Qu'est-ce que j'y peux si l'enfer s'ouvre sous mes pieds !
- Il n'y a qu'une seule solution : il va falloir vous exorciser."


C'était hors de question de procéder dans la chambre de l'auberge que le novice jugeait trop souillé par l'influence de la Bernadette. En parler au père Houillon semblait une idée tout aussi malvenue. Et donc l'église leur était interdite.

Alors, sans en parler Ă  Champo, elles sortirent en pleine nuit pour se rendre Ă  la Chapelotte.

Quelque part, le novice fit preuve d'une grande confiance en cette doyenne corrompue puisqu'il la laissa le sangler sur Maurice et conduire leur convoi par les sentiers communaux en direction de la Grande Fosse.

Sur le trajet, sous le bombardement narquois de la pluie, il récita des versets de l'Apocalypse comme pour conjurer le mauvais sort :

"Que l'Homme reconnaisse ses erreurs et se prosterne devant le Nom du Très-Haut ! Que l'homme arrache sa chemise et la femme rejette ses bijoux. Qu'ils pleurent d'avoir détourné leur regard de la face de Dieu pour adorer le Veau d'Or. Qu'ils pleurent d'avoir mangé la manne qu'ils avaient eux-mêmes faite pousser avec l'aide du Démon, plutôt que de boire l'eau claire et les maigres fruits que Dieu leur offrait. Qu'ils pleurent d'avoir laissé le frère devenir un démon, et le démon devenir un frère. Qu'ils pleurent d'avoir sacrifié le Bouc Noir à de fausses idoles, car alors le Bouc Noir reviendra les hanter, il les prendra et forniquera avec eux et fera d'eux pires qu'un bouc et ils porteront en leur ventre son engeance fétide qui viendra se répandre sur la Terre."

C'est un Maurice transi qui les monta le long de la Grande Fosse, entre les quelques maisons sous les chênes d'où sortaient un peu de lueur. Et sous leurs pieds, à la lumière des fenêtres ou celle de la torche, on voyait s'épanouir, qui n'avait pas été là lors du retour de la veillée : des droséras géantes qui avaient essaimé depuis les Feugnottes.

Et quand elles arrivèrent, un sommet plus loin, au pied de la Chapelotte, elles seraient déjà à moitié mortes de pneumonie si elles avaient été de moins bonne constitution.

La Soeur Marie-des-Eaux dut crocheter la porte de la bâtisse pour les faire entrer, tandis que Maurice s'abreuvait à la fontaine. Le toit était éventré et c'était donc le déluge aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur. La Soeur Jacqueline alluma un cercle de bougies autour d'elles. La Soeur Marie-des-Eaux enleva les mousses et les champignons qui avaient poussé sur le tabernacle. Elle en sortit le calice, et le remplit à la fontaine puis en bénit l'eau.

Tous les gestes de la Soeur Marie-des-Eaux étaient ceux d'un pantin prêt à s'effondrer. Il attacha aux bancs la Soeur Jacqueline avec la corde que leur avait offerte Basile : car en cas de crise démoniaque, le novice n'aurait pas la force de la contenir.

Puis elles prièrent ensemble :

"Très glorieux Prince des Armées Célestes, Saint-Michel Archange, défendez-nous dans le combat contre les principautés et les puissances, contre les chefs de ce monde de ténèbres, contre les esprits de malice répandus dans les airs. Venez en aide aux hommes que le Vieux a fait à son image et à sa ressemblance, et rachetés à si haut prix de la tyrannie du Démon. C'est vous que la Sainte Eglise vénère comme son gardien et son protecteur : vous à qui le Vieux a confié les âmes rachetées, pour les introduire dans la céleste félicité. Conjurez le Vieux de Paix pour qu'il écrase Satan sous nos pieds, afin de lui enlever tout pouvoir de retenir encore les hommes captifs, et de nuire à l'Eglise. Présentez au Très-Vieux nos prières, afin que, bien vite, descendent sur nous les miséricordes du Seigneur ; et saisissez-vous même l'antique Bouc Noir, qui n'est autre que le Diable ou Satan, pour le précipiter enchaîné dans les abîmes, en sorte qu'il ne puisse jamais séduire les Nations.

Au nom du Vieux, de son fils JĂ©sus-Cuit, et de l'Esprit-Chou, Amen."

Au-dehors, la pluie avait tourné en tornade et ébranlait les murs fissurés de la Chapelotte. Maurice bouâlait à la mort. La Soeur Jacqueline était puisée des pieds à la tête, étant située juste sous le trou du toit.

Toutes deux pleuraient dans un acte de contrition réelle.

"Bénissez-moi mon Vieux car j'ai péché. J'ai fomonté le voeu de t'abandonner, Soeur Jacqueline, et pour tout dire de laisser tomber le voile. Et je vais me racheter en t'exorcisant et en allant affronter la Mère Truie au nom de la Sainte Eglise."

"Bénissez-moi mon Vieux car j'ai péché, sanglota la Soeur Jacqueline. J'ai forniqué avec la Mère Truie par le passé et j'ai forniqué avec la Bernadette par le présent. Je suis la plus pécheresse de mes brebis et je me racheter en endurant cet exorcisme, en rejetant la Bernadette et en allant affronter la Mère Truie au nom de la Sainte Eglise ! Soeur Marie, je m'en veux, je m'en veux tellement !

- Le Vieux t'absout si ton repentir est sincère. Maintenant tu sais pour m'avoir toi-même formé que dans ton cas un simple exorcisme ne suffit pas, et tu sais ce que je vais être obligée de faire.

- Je le sais. Procède ma Soeur."

A genoux, la Soeur Jacqueline écarta tunique, dévoilant ses seins lourds à la douche de la tornade alors que la Soeur Marie-des-Eaux s'approchait avec l'opinel.

Alors qu'il lui grava une croix sur la poitrine avec sa lame, elle hurla d'une façon qui ne l'avait jamais saisie de la sorte, ce fut d'abord un long cri de souffrance désarticulé qui poussa Maurice à défoncer la porte de la Chapelotte avec sa tête, puis un couinement visqueux qui lui venait d'outre-gorge.

Elle s'écroula les mains au sol. Son dos était agité de spasmes et la Soeur Marie-des-Eaux les soutint à la fois pour l'aider et pour prévenir toute tentative d'agression de sa part.

La doyenne hoquetait et Ă©ructait de plus en plus fort, et enfin elle vomit quelque chose sur le dallage.

Et c'était si hideux et contre-nature, que le sang de la Soeur Marie-des-Eaux n'en fit qu'un tour. Elle en oublia toute compassion à l'égard des créatures de Dieu et écrasa ce que la doyenne avait recraché à grand coup de tabernacle.

Ainsi donc, depuis tout ce temps, ce qui n'était maintenant plus qu'une masse de chair éclatée, ça avait vécu à l'intérieur de la Soeur Jacqueline.

Un foetus de porc aveugle et rempli de merde sous sa peau translucide.

La Soeur Marie-des-Eaux fit ce qu'il ne faisait jamais avec personne. Il prit la Soeur Jacqueline dans ses bras.

Dehors, Maurice brairait Ă  n'en plus pouvoir.


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Lisieux, par Lisieux, du néo-folk, une guitare entêtante, un chant féminin vaporeux, la forêt qui se referme sur elle. Bienveillante... ou non ?

Dans la texture de la nuit à peine détricotée par cette presque-aube, Champo ne se repérait plus qu'au grondement du Ru Migaille gonflé par la crue. Il avait vu des lueurs danser par la porte de sa yourte, et il était sorti dans le péteuillot et avait remonté le Ru Migaille pour en savoir plus.

Et c'est sur les berges, en direction de l'Etang Lallemand qu'il la vit, au milieu des epicéas gluants. Elle était placée au centre d'un cercle de cailloux encadré par trois lanternes et la flotte du matin plaquait ses cheveux noirs et gris sur son visage. Elle avait des clous fichés dans les narines, les lobes des oreilles et sous les lèvres. Malgré ces ténèbres où le matin peinait à percer et où l'inondation perdait tous les sens, on percevait d'elle une forte odeur de plumes mouillées.

"Qui ĂŞtes-vous ?"
Elle avait une voix de gravier.
" Qui je suis n'a pas la moindre importance. Je suis venue pour vous parler.
- Qu'est-ce que vous m'voulez ?
- Je veux savoir ce que vous voulez aux Soubise."

Champo hésita. Il sentait qu'il avait affaire à forte partie, qu'il marchait sur des oeufs.

"Nous ne voulons pas de mal aux Soubise. Nous voulons les libérer, au contraire.
- Les libérer de quoi ?
- Pourquoi je vous le dirais ?
- Parce que vous n'êtes pas en position de négocier.
- Oh et puis vinrat... On veut les libérer de la Mère Truie.
- Vous n'êtes pas de taille à tuer la Mère Truie. Personne ne l'est.
- Qu'importe. On veut pas qu'elle meure. On veut qu'elle laisse les Soubise en paix, et puis le village avec ça.
- Entendu. Cela me paraît raisonnable. Nous ne vous entraverons pas.
- Mais vinrat, qui ĂŞtes-vous ?"

Elle n'Ă©tait plus lĂ .

Des feuilles mortes volaient dans les courants d'air.


"Pourquoi vous partez de l'auberge ? Je vous ai aidées !"
La Bernadette n'avait que la Soeur Jacqueline pour interlocutrice dans la cuisine. La Soeur Marie-des-Eaux était déjà partie atteler Maurice. Elle tenait le morceau de bois du confessionnal en pendentif dans sa main et l'approcha de la joue de la nonne.

La Soeur Jacqueline la repoussa doucement.

"Je vais te dire pourquoi nous partons, vraiment.
Tu aurais pu m'avoir. Il aurait suffi de le demander. Je me serais damnée pour toi.
Mais tu ne m'as pas demandé. Tu as préféré forcer ta chance. Alors c'est fini et je m'en vais.
- Mais tu vas souffrir le martyr. Ce que j'ai fait, je ne peux le défaire.
- Oui, je vais souffrir et ce sera ma pénitence. Et toi tu seras seule et ce sera la tienne."

La nonne tourna les talons trop vite pour voir que la cuisinière pleurait. Elle essuya ces lunettes et renifla.

Je t'ai demandé. C'est juste que je l'ai fait avec les seuls mots que je connaisse.


Champo était totalement déboussolé. Quand sa tournée des enfants passa devant l'auberge du Pont des Fées, il fit ce qu'il s'était toujours interdit. Il laissa les gamins encordés sur la place et alla à l'auberge prendre des nouvelles des nonnes et donner des siennes.

Il y avait sur cette grand-place, à côté de l'abri (qu'on appelait l'Abri d'Ici) tout rammoli par la moisissure et presque désossé par les tempêtes d'automne, un tas de choux pourris, la dernière récolte des Domange qui n'avait pas été une réussite.

Et quand Champo revint de sa rapide défection, il comprit qu'il avait laissé les gamins trop longtemps sous surveillance. Sous l'abri, il y avait l'Hippolyte Soubise et les filles et les garçons lui lançaient des choux pourris à la tête.

"Des choux pour les Soubise ! Des choux pour les Soubise ! Qui savent pas garder leurs cochons ! Qui ont des vaches folles ! Des choux pour les Soubise !"

Et le petit encaissait sans bouger, avec un visage tout rond autour de ses grands yeux et sous la crasse. Un visage qui exprimait toute la détresse du monde sans rien montrer pourtant. Un visage de plus en plus couvert de chou pourri.

Champo fit encore une chose qu'il n'avait jamais faite, il chopa deux gamins aux hasard, la Germaine Fournier et le Cyrille Chaudy, et il leur flanqua des taloches qui auraient assomé un yak.

En fait, le seul Ă  ne pas pleurer ce matin-lĂ , ce fut l'Hippolyte.


Lexique :

être parti(e) triquer : commettre l'acte sexuel (sens fort), vagabonder avec de mauvaises fréquentations (sens faible)
péteuillot : gadoue, pétaudière
darau-darou : loup-garou
puisé(e) : trempé(e)
ru : petit ruisseau.


Notes liées aux règles de L’Empreinte :

Menace : une Déité Horla (la Mère Truie)
Lieu de départ : Les Voivres
Avancement :
Acte I – Introspection + Tentation + Agression
Acte II – Introspection + Tentation + Agression
Acte III - Introspection + Tentation + Agression
Acte IV - Introspection + Tentation


Bilan :

Un dixième épisode, mine de rien c'est symbolique. Déjà, j'ai la satisfaction d'être allé jusque là, mais aussi ça veut dire que j'ai fait un cinquième de mon projet de roman, ce que j'estime honorable (j'ai prévu de feuilletonner pendant un an, à voir si je fais d'autres coupures que celles des fêtes de fin d'année, et si oui si je les rattrappe, mais en gros on va tourner entre 45 et 50 épisodes). Je pense qu'on va en avoir facilement sous la pédale pour tout un roman (au vu des notes qui s'empilent déjà et de la profusion de systèmes et d'aides de jeu que je n'ai pas encore testés), donc c'est encourageant.

Lors de cette troisième scène d'agression, j'ai concédé très facilement la victoire à Soubise. Je me suis arrêté à un dé par personnage, craignant d'accumuler les empreintes. (Pour tout dire, initialement j'avais noté un dé de traumatisme pour l'aveu de Soeur Jacqueline, mais je l'ai finalement requalifié en dé de vocation, ce qui était acceptable aussi et m'évitait une empreinte automatique). Du côté de la menace, j'avais aussi trois dés, mais j'aurais pu monter jusqu'à 6. J'avais prévu de le faire en cas d'échec au jet de dé (m'autorisant une escalade, ce qui est possible avec L'Empreinte), mais je n'en ai pas besoin, totalisant un score de 8 contre un magnifique triple 1 pour les exorcistes...

Las ! Tout le monde chez les exorcistes est trop amoché pour s'entêter davantage et je veux en garder sous la pédale pour l'acte IV, qui s'annonce très dur, car j'ai prévu la défection de la Soeur Jacqueline lors de la scène d'agression. Le pronostic est noir : perte de personnages ou triomphe total de la Mère Truie.

Cette partie voit un petit retour des règles des Exorcistes, puisque j'ai calqué la marche à suivre pour l'exorcisme de la Soeur Jacqueline. Cette scène est d'ailleurs tout à fait inopinée, je ne l'avais pas prévu, mais suite à la révélation de la Soeur Jacqueline, il m'a paru normal 1) qu'il y ait une discussion avec la Soeur Marie-des-Eaux 2) que la seule solution envisageable soit l'exorcisme.

Tirage d'aide de jeu : Nervure (une fois) + Muses et Oracles (une fois)


Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Modifications : une empreinte de la Soeur Jacqueline est guérie + une nouvelle empreinte pour Champo : allié des Corax.


Auteur de Millevaux.
Outsider. Énergie créative. Univers artisanaux.
Ma page Tipee.

Hors ligne

#12 13 Jan 2020 11:53

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : Dans le mufle des Vosges : un roman-feuilleton Millevaux

LA FĂŠTE AUX ROGNONS

Un épisode tout en terroir, pour le meilleur et pour le pire. Et qui se termine par une question au public. Vos réponses orienteront le prochain épisode !

Joué / écrit le 13/01/2020

Jeu principal utilisé : L'Empreinte, de Thomas Munier, survivre à une transformation qui nous submerge

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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bemep, pierson.jerrylee, Sheena Long, cc-by-nc & Asa Hagström, cc-by & Ske, cc-by-sa & Claire Munier, par courtoisie

Contenu sensible : violence sur animaux.


Passage précédent :
10. À trop tirer sur la corde
... Quand tout le monde est noué ensemble, impossible de dévider la pelote sans révéler de troublants liens du destin.


L'histoire :

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The Pomegranate Cycle, par Textile Audio, un opéra intimiste et contemporain, série de vies croisées tragiques et quotidiennes, fragiles comme des biches, dont la nature est témoin.

30 de Serpente

Les nonnes ayant renoncé à l'hospitalité de la Jacqueline, et le retour au presbytère étant exclus, Champo se proposa de les héberger chez lui, au bord du Ru Migaille. Il avait une yourte uniquement meublée de tapis qui lui servait pour méditer, il leur attribua et les reçut pour déjeuner dans sa yourte principale. Elle n'était guère plus meublée, un poêle central, un buffet, deux bassines d'eaux et quelques vaisselles en bois et en terre cuite. Elle sentait l'encens et le vieil homme, et il y faisait trop chaud. Le sherpa n'avait que de la soupe d'orties et du pain sec comme trébeuillot à leur servir, cela régala le novice et dépita la doyenne.

"Les Fournier ont acheté des porcelets aux Soubise. Finalement, ils nous offrent une occasion de les observer sans se battre."

La ferme des Fournier était la plus grande et la plus neuve du village. Pour s'y rendre, il avait fallu remonter la Tranchée, la côte qui prolonge la grand-rue, toute bordée de sapins gluants qui avalent les dernières maisons qui constituent Les Voivres, les hameaux plus loin, n'étant après tout, par leur isolement, que des républiques indépendantes de deux ou trois familles qui n'obéissaient ni aux lois ni aux coutumes de la grand-rue.

Lors de leur ascension, les arbres leurs parurent innombrables. La Soeur Marie-des-Eaux poussait un râle à chaque fois que Maurice marchait sur une bosse ou enjambait une des racines qui bouffait le sentier. Mais des habitants des Voivres, point. Tout le monde restait cloîtré. Le petit groupe ne se sentait pas en manque de courage ou de savoir-faire pour affronter la menace en cours. Il était surtout en manque d'amis.

Des amis, pourtant ils en trouvèrent une à la ferme des Fournier. "Gare !", qu'on leur cria. C'était la Mélie Tieutieu, tout en fichu et en sabots, qui agitaient des bras pour qu'ils reculent. Dans un craquement de fin du monde, un sapin s'écroula sur le sentier. Ses branches battirent comme les ailes d'un oiseau géant, dans des parfums de résine et de sciure, et les corbeaux chassés de ses frondaisons s'envolèrent avec un cortège de cris. "Vinrat, pourquoi tu l'as fait tomber sur le sentier ?"
C'était l'un des frère Fournier, une armoire à glace avec le poil noir comme le cul du loup, qui engueulait l'autre.

Les exorcistes servirent comme prétexte à leur venue le motif de bénir la ferme, et la Mélie les fit entrer sans discussion. C'était l'heure de la traite, et les frères délaissèrent le bûcheronnage pour rentrer les vaches vosgiennes de la pâture. Un défilé de dos grêlés de blanc et de noir s'attroupa placidement dans le bâtiment. La Mélie, la mère des deux frères donc, pourtant hors d'âge, abattait autant de tâche qu'un ouvrier agricole. Des fois il lui arrivait bien de bassotter un peu, elle libérait une vache pour se rendre ensuite qu'elle n'avait pas été traite et la faire rentrer à nouveau. "Faire et défaire, c'est toujours travailler", disait-elle pour faire de ses erreurs une forme de gloire. Champo et la Jacqueline s'emparèrent chacun d'un seau et se dévouèrent pour aider à la traite, une tâche que la Soeur Marie-des-Eaux bouda. Les frères présentèrent leur ferme comme la plus moderne du village. Ils étaient les seuls en dehors du Nono Elie à posséder un tracteur ! Et encore ! Le tracteur du Nono Elie, c'est juste une antiquité du temps d'avant, il fonctionne juste par que le Nono Elie se rend pas compte qu'il est hors d'usage. Il tient debout par la volonté de l'Esprit Chou comme les mamelles de la Jacqueline tiennent dans son corsage ! Mais eux c'est pas pareil. Leur tracteur, ils l'ont fait construire par le cousin Gaston qui est une sorte d'inventeur fou, catégorie agricole. Il a monté des bombonnes d'alambic sur un chariot : c'est un tracteur à vapeur qui tire avec de l'alcool de patate ! Et puis surtout les Fournier voient large. Aux Voivres, c'est comme ailleurs, le peu de terre qui soit pas en forêt, c'est juste un péteuillot bon pour faire gambader les cochons. Ici, y'a pas de chevaux parce que l’herbe est tellement mauvaise que ça les faisait crever ! Mais les Fournier ils vont pas s'avouer vaincus. Et que ça va couper de l'arbre à tire-larigot et que ça va en dégager des hectares hardi petit à travers la broussaille !

Pour tout dire, les frères leur firent une drôle d'impression. Personne n'aime vraiment la forêt, après tout c'est un enfer sur terre envoyé pour faire expier les hommes, mais quelque part dans l'ambition des Fournier à la faire tomber, on sentait une forme d'orgueil pas très catholique.
Mais même la Soeur Marie-des-Eaux se fit violence pour masquer son dégoût, parce qu'ils avaient besoin de leur confiance : on voulait voir les porcelets.

Et justement l'occasion leur fut donnée, car les frères étaient heureux de faire bénir leur nouvel arrivage. Toute une bande de jeunes porcs de sept jours sortis du naissage des Soubise, déjà gras comme des papes. Alors que les soeurs récitaient des prières, l'aîné des Fournier s'empara d'un porcelet et l'autre s'approcha de son arrière-train avec un couteau.

"Qu'est-ce qu'ils font ?, s'indigna la Soeur Marie-des-Eaux
- Ben ils lui coupent les roubignolles. Sinon sa viande aura un goût de pisse de verrat., expliqua la Mélie Tieutieu. Tout le monde fait ça."
Le novice sortit son opinel mais la Soeur Jacqueline lui bloqua le poignet d'un geste ferme.
"On est là pour ouâr, par pour interférer."

Et en effet le frère lui attrappa les rognons. La bête se débattait et criait comme un enfant, mais rien à faire, l'aîné était bien trop costaud. Et shlarc ! dans la douleur et dans le sang le petit cochon fut débarassé de ses bourses. L'aîné le jeta tout tremblant dans la paille et empoigna le suivant et toute la bande y passa pour être ensuite repoussée vers leur soue.

Ils repartirent dépités. Il n'y avait rien de vraiment intéressant à apprendre sur ces cochons. Juste que ces porcelets, et les truies achetées avec eux pour finir l'allaitement, étaient étonnamment gras au vu des maigres ressources naturelles et de l'incurie des Soubise. Et qu'ils étaient condamnés à une vie de souffrance qui s'achéverait tôt en jambon fumé, en pâté lorrain et en fromage de tête.

"Si c'est un horla, si c'est comme la statue du Jésus-Cuit, alors ça se nourrit de quelque chose et c'est tout le noeud de l'histoire. Soeur Jacqueline, vous dites qu'elle se nourrit de violence. Il faut qu'on comprenne mieux son fonctionnement. "

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Wandervogel des Waldes, par Lord Lovidicus, du dungeon-synth aux accents de folk médiéval, patient, nostalgique et atmosphérique.

A redescendre la Tranchée, les environs bruissaient de mille chutes de gouttes d'eau tombées des aiguilles, reliquats des pluies passées. Champo tendit une carte de tarot, le bras bien haut pour que le novice puisse le voir, sanglé comme il était sur le dos de Maurice. La carton était comme bouilli à force d'usage, c'était un jeu de tarot divinatoire réalisé par l'imagerie d'Epinal, à en juger le style de dessin à la fois naïf et précis. Cette carte de la Force représentait un homme levant une grosse branche au-dessus de sa tête en guise de gourdin, prêt à l'abattre sur une bête devant lui.

"J'ai fait inscrire un souvenir dans cette carte. ça m'a coûté cher et c'est à peu près le seul objet de luxe que je possède, mais ça en valait la peine. Quand j'étais enfant, j'avais un patou, un chien de berger capable de tenir tête à des loups. Il connaissait aussi les chemins montagnards mieux que moi-même et a pour ainsi dire fait tout le travail de berger à ma place, en plus de me protéger et d'être mon meilleur ami. Sa dévotion lui a joué un mauvais tour, puisqu'il s'est sacrifié pour me sauver d'un grand danger.
- Je ne comprends pas pourquoi vous avez inscrit ce souvenir dans la carte de la Force.
- Parce que je veux avant tout me rappeler que les animaux sont innocents. Ils nous sont dévoués, ils nous aiment et ils se sacrifient pour nous. Et nous nous montrons ingrats. J'ai choisi cette carte parce que je ne veux pas être comme cet homme. A chaque fois que je serre la carte contre moi, j'ai une revoyotte de mon patou. Et ça me sert à me dicter une ligne de conduite. Mais les gens du village ne sont pas comme ça. Ce sont des braves gens, mais ils n'ont pas compris la leçon de vie que nous enseigne la perte d'un animal cher. Ils prennent les bêtes pour des choses, pour des biens. C'est ça que la Mère Truie exploite. Elle se sert du village pour cultiver la violence dont elle se nourrit, et elle se sert de ses propres enfants pour être les objets de cette violence."
Alors la Soeur Marie-des-Eaux comprit qu'elle partageait avec Champo bien plus qu'un sentier.


C'est de retour à la grand-rue qu'ils croisèrent le curé Houillon en pleine couârie avec le père Domange : "Pendant l’octave de la Saint-Rémi, il ne faut mettre poule à couver, ni semer graine quelconque aux champs : tout germe périt, toute semence est vaine. Alors, il ne vous reste qu'aujourd'hui et demain pour vos semailles, après il sera trop tard." Ils voulurent faire profil bas, mais impossible d'être discrets. Le curé Houillon alpagua les soeurs : "Suivez-moi au presbytère, il faut qu'on parle."

Elles laissèrent Champo et l'accompagnèrent : c'eut été trop conflictuel de refuser cette entrevue au prêtre.

Mais à l'entrée du presbytère, le père Houillon marqua un temps d'arrêt. Deux cordes étaient tirées en travers, tenues par des arçeaux plantés dans le mur, et formaient une croix de Jésus-cuit. Le prêtre devint écarlate : "Par l'Esprit Chou ! Qui est le petit plaisantin qui fait ça ! C'est encore une farce du Cyrille Chaudy ! Je ne sais même pas pourquoi je le garde comme enfant de choeur, il a le diable au corps !"


Lexique :

Sec comme trébeuillot : sec, dur
Bassotter : mal travailler, tourner en rond
A tire-larigot : Ă  toute vitesse
Hardi petit : Ă  toute vitesse
ouâr : voir

Notes liées aux règles de L’Empreinte :

Menace : une Déité Horla (la Mère Truie)
Lieu de départ : Les Voivres
Avancement :
Acte I – Introspection + Tentation + Agression
Acte II – Introspection + Tentation + Agression
Acte III - Introspection + Tentation + Agression
Acte IV - Introspection + Tentation


Bilan :

Je devais reprendre la rédaction du roman-feuilleton la semaine dernière, mais j'ai consacré ma session d'écriture à réaliser un photomontage pour la couverture du roman, que vous pouvez admirer dans ce présent épisode.

Durant ce hiatus de trois semaines, les idées se sont accumulées. J'ai maintenant une série d'événements bien planifiée d'un côté, et une autre série d'évènements moins connectés à l'intrigue principale. J'ai ordonné la première dans l'ordre chronologique désiré, mais cela commence un peu trop à ressembler à un plan de roman à mon goût : pour tout dire j'ai tellement de scènes à expédier avant la dernière phase de jeu (l'agression de l'acte IV) que je sais d'avance ne pas y arriver au cours de cette session, qui ne sera donc pas à proprement parler une partie de l'Empreinte (aucun mécanisme du jeu ne sera utilisé). C'est pour cela que j'ai transformé la liste d'événements connexes en table aléatoire : je vais m'astreindre à faire des tirages réguliers dessus, en espérant que ça ramène de l'imprévu et un côté un peu plus jeu de rôle.

Durant mes vacances, j'ai aussi commencé la lecture de quelques romans du terroir ou de SF rurale. Je gage que ça va forcément m'inspirer et augmenter la qualité de mon écriture.
Lecture terminée : Ravage, de Barjavel
Lecture en cours : Les Cailloux Bleus, de Christian Signol + Journal d'un curé de campagne, de Georges Bernanos

J'ai consacré quelques temps à retracer le fil du temps au cours de ce roman. Il a commencé le 23 Serpente et cet épisode 11, si j'ai bien fait le compte, commence le 29 Serpente (oui, la vie de nos exorcistes est bien chargée). Je vais tâcher de garder ce calendrier à jour désormais.

Aides de jeu utilisées :
Table des détails forestiers
Nervure
Oriente
Table aléatoire d'évènements (plusieurs fois)
Historique de Champo initialement tiré avec Session Zéro.


Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Modifications : aucune


Question au public :

Dans l'optique de rendre ce roman-feuilleton plus interactif, et donc plus rôliste, je vais vous poser une question à la fin de chaque nouveau feuilleton, et je tâcherai de tenir compte au mieux de vos réponses dans le feuilleton suivant.

Voici la première question :

Que vont faire les exorcistes pour trouver un moyen de lutte contre la Mère Truie ?


Auteur de Millevaux.
Outsider. Énergie créative. Univers artisanaux.
Ma page Tipee.

Hors ligne

#13 20 Jan 2020 15:58

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : Dans le mufle des Vosges : un roman-feuilleton Millevaux

LES LĂ‚CHES

Un épisode qui fait mal dans la chair et dans l'âme. Avec une nouvelle question au public à la fin !
Par ailleurs, même si c'est un peu tard (mais pas trop tard), je recherche des personnes concernées qui voudraient bien me faire une relecture critique du point de vue du traitement des personnages féminins et non-binaires. Merci d'avance !

Joué / écrit le 20/01/2020

Jeu principal utilisé : L'Empreinte, de Thomas Munier, survivre à une transformation qui nous submerge

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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Oscar F. Hevia, cc-by-nc-nd, sur flickr

Contenu sensible : violence sur les animaux

Passage précédent :
11. La fĂŞte aux rognons
Un épisode tout en terroir, pour le meilleur et pour le pire. Et qui se termine par une question au public. Vos réponses orienteront le prochain épisode !


L'histoire :

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A Grave is a Grim Horse, par Steve Von Till, de l'americana forestière et résignée, les confessions d'un bûcheron perdu à jamais.

Pour les exorcistes, ce grand crucifix en cordes noué en travers de la porte n'avait rien d'une plaisanterie, mais plutôt le présage d'une activité sorcière en cours, a priori sans rapport direct avec les Soubise. Mais elles s'abstinrent de partager leurs impressions avec le père Houillon, qui défaisait l'ouvrage, rouge de sueur et d'irritation.

"Bon, c'est pas tout ça, mais si je vous ai demandé, c'est pour vous remonter les bretelles, mes soeurs ! Depuis que vous êtes là, vous faites plus de dégâts dans ma paroisse qu'un renard enragé ! Je reconnais plus le village, tout le monde est en guerre à cause de vous, et pendant l'office je m'entends plus sermonner tellement ça cancanne sur les bancs ! J'ai jamais demandé des nonnes-soldats, moi ! J'aurais bien préféré que le diocèse m'envoie des soeurs pour astiquer l'église et le presbytère.
- Justement, on est là pour débarasser votre péquis, plastronna la Soeur Marie-des-Eaux.
- Puisqu'on parle, vous allez pouvoir prendre votre retraite ! J'ai envoyé un nouveau message par pigeon au diocèse. Je leur ai expliqué la situation et j'ai demandé à ce qu'on fasse venir un vrai prêtre exorciste !"

Devant le porche de l'atelier du Sibylle Henriquet, la fontaine dégueulait comme un torrent. Les nuages s'effilochaient comme des rubans sanglants qu'auraient déchiré les cimes des arbres, en ce crépuscule qui tombait comme un couperet, si tôt dans la journée.

Champo avait pressé pour rentrer les mômes. Il n'aimait pas entrer cette période où l'escorte de l'école plongeait dans le royaume de la nuit. C'est là qu'il croisa le Père Thiébaud, marchant en sabots, les mains jointes derrière le dos, murmurant quelque chose à l'intention d'un interlocuteur absent.
"Il va bientôt faire presque-nuit Père Thiébaud ! Qu'est-ce vous faites là si loin du Chaudron ?
- On dit que dans les Vosges, il y a quatre saisons : l'automne, l'automne, l'automne et l'hiver !"
Le Père Thiébaud était coutumier des traits d'esprits, tournant en boucle sur une dizaine de plaisanteries que Champo connaissait par coeur.
Le Père continua sa promenade. Il avait l'air perdu et de prime abord Champo présuma que la mort de son fils avait fait basculer sa raison. Mais finalement le sherpa Champo le laissa aller, comprenant qu'en réalité il suivait un but.
Il conversait avec les fées, il suivait leur chant et il leur parlait.

Au sortir du presbytère, la Soeur Marie-des-Eaux frissonnait de tout son corps, de froid, de colère, de douleur et de dégoût. Au retour vers la yourte, il laissa la Soeur Jacqueline prendre de l'avance, permettant à Maurice de le conduire à son petit rythme. Il voulait marquer une distance avec la doyenne dont la simple vue lui inspirait la nausée, tout plein qu'il était de la revoyotte causée par l'écrasement du porgrelet. Il détestait tuer, bien qu'il ait le sentiment d'avoir eu à le faire bien des fois, et d'avoir à le refaire encore et encore. Il se savait en grande partie immunisé au choc mental, mais si ça ne lui causait pas le violent choc électrique que ça faisait à d'autres, ça l'affectait quand même sur le plan moral, surtout les revoyottes. Quand on reçoit le souvenir de qui l'on tue, on se sent encore plus sale que de lui avoir ôté la vie. Et là, une revoyotte de foetus, c'était encore pire. Le novice se sentait enveloppé par des muqueuses chaudes et palpitantes, visqueux, plein de sa propre merdre, c'était aussi bref que séquencé, et il y avait ce va-et-vient dans des bruits de succion et de glissements, ce vertige d'être conçu et impulsé... La Soeur Marie-des-Eaux avait des renvois mémoriels dégueulasses, l'accouplement de la Soeur Jacqueline et de la Mère Truie. Reprends-toi. Elle a confessé. Elle s'est repentie. Tu dois donner l'absolution. Tu as besoin d'elle. Personne ne connaît la Mère Truie mieux qu'elle. En tout cas, personne sur qui tu peux vraiment compter.


"ça va bien ?"

Maurice avait conduit le novice à travers le hameau du Moulin aux Bois sans que son cavalier ne s'en rende vraiment compte. C'est là qu'ils croisèrent le maire Fréchin qui faisait la tournée des riverains. Il était rouge de marcher et d'avoir bu des canons à chaque maison. Il tendit la main à la Soeur Marie-des-Eaux, qui l'ignora.

"Je me porte aussi bien qu'on peut se porter aux Voivres, et je m'attache à protéger les ouailles d'ici. Pouvez-vous en dire autant ?
- Faut pas vous monter contre moi. Je sais ce qui s'est passé, et croyez pas que mon fils va rester impuni pour ce qu'il a fait. Je vous promets qu'il va entendre parler du pays ! Faut pas croire, tout ce que je veux c'est l'entente dans le village ! C'est moi qui ai rendu l'obligatoire et c'est moi qui m'esquinte pour que tout dans ce patelin se tienne par les deux bouts ! "
Il lui attrappa le poignet avec sa main grosse comme celle d'une taupe.
" Vous et moi, on est pas si différents. On veut juste protéger les gens, y compris d'eux-mêmes. Et vous avez la même chose dans le sang que moi ! Vous avez le pouvoir de tuerie ! C'est pour ça qu'on me fait abattre les cochons, et c'est pour ça qu'on vous a envoyé ici faire le sale boulot !"
Le novice avait son haleine de foin et de vin rouge en plein dans les narines.
"L'histoire le dira si on est si proches. Pour l'heure, je bénis votre chemin et je suis le mien. Je garde mes brebis, je vous prie de garder les vôtres, sinon je m'en chargerai. La bonne nuit, monsieur le maire."
Il laissa là l'édile que les ténèbres des ramures grignotèrent peu à peu. Avait-il peur de lui, était-il un frère ou un ennemi ? On en saura forcément plus long un jour.

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Metsänkulkija, par Kalmankantaja, du black metal dépressif, épique et animiste, pour une chevauchée suicidaire au fond des bois.

A la lueur mouchetée de la lampe à huile, le souper sous la yourte de Champo ne fut guère plus faste que le déjeuner. Quelques jaunottes passées à la poêle avec des bulbes de rocambole qui emplirent la tente d'une odeur de soufre. La Soeur Jacqueline n'y toucha pas. Elle avait la nostalgie des festins de la Bernadette et de toutes les gâteries qu'elle lui offrait entre les repas, le fromage de tête avec le gras, la gelée, la cervelle et le cartilage dont les textures se mêlaient sous la deux avec le goût puissant du gros sel sur le bout de la langue.
"Vous êtes bien néreuse !", fit le sherpa.
La vérité, c'est que la Soeur Jacqueline avait perdu le goût de manger. La brûlure lui remontait par les cuisses et l'entrejambes jusque dans les boyaux. Elle payait cher d'avoir résisté à l'envoûtement, d'avoir refusé les caresses de leur ancienne hôte. Elle le regrettait dans sa chair et dans son coeur, mais elle ne reviendrait pas en arrière, dusse-t-elle en crever.

Les soeurs rejoignirent leur yourte à la grasse-nuit et la veillée ne traîna pas, la bougie venant à manquer. La main de la Soeur Marie-des-Eaux tremblait comme une feuille en tenant le calame, et la Soeur Jacqueline ne fit aucun effort pour l'aider à tenir le carnet mémographique, aussi cette étape ne traîna pas. Chacune se laissa tomber sur son tapis de sol, au plus proche possible du poêle, et c'est avec comme des tessons de verre dans la gorge que le novice récita à grand-peine un verset de l'Apocalypse :

"Car en vérité je vous le dis, le ver est déjà dans le fruit, et seul le Juste saura le voir. Aussi refusera-t-il de croquer dans le fruit. Aussi brûlera-t-il le fruit au Nom du Vieux."

A la nuit brune, il y eut des bruits à l'extérieur des yourtes, mais les exorcistes étaient trop fatigués et trop meurtris pour les entendre.

Dès que les premières teintes bleuâtres de la presque-aube se superposèrent à la nuit, la Soeur Marie-des-Eaux sortit de la yourte pour prier les matines.

La première chose qu'elle vit, cueilli dans le froid mordant et mou, c'était les larmes aux yeux de Champo.

Il était penché, genoux à terre, sur une masse informe et noyée dans le péteuillot des traces de sabots. Rouge sur gris.

Le novice se précipita, manqua la marche de la yourte, tomba dans la boue et les feuilles mortes, rampa et se jeta sur la carcasse en pleurant de son oeil vivant et de son oeil mort, en criant tout le son que pouvait contenir dans son corps.

"Maurice ! Non, pas toi, pas Maurice !"

Il enfouissait sa tête dans les oreilles de l'âne battu à mort. Champo ne savait pas quoi faire. Le novice se larda la poitrine à coup d'opinel, comme si prendre la douleur sur lui aurait pu faire revenir la pauvre bête. Il hurlait comme un damné, et il fallut toute la force du sherpa et de la doyenne pour le contenir et lui faire lâcher son schlass. Il pleurait comme un enfant qu'il était encore, Champo l'embrassait sur le front comme pour conjurer le pire.

"Pas toi, Maurice ! Les lâches, les lâches..."

Pendant la nuit, Maurice avait payé pour eux.


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Fragment of Sirens, par Icos, du post-hardcore dans la plus grande tension entre lourdeur et mélodie, une âme en peine qui remonte de terre à n'en plus finir.

Champo replaça l'opinel dans la main brisée du novice.
"Marie, tu vas peut-être me trouver dégueulasse de te demander ça, mais... Maurice respire encore un peu. Si tu l'achèves toi-même, comme tu as le pouvoir de tuerie, tu peux le faire sans trop de dommage... Tu pourrais avoir une revoyotte. Tu pourrais savoir qui lui a fait ça.
- C'est hors de question. Tout le monde a déjà fait assez de mal comme ça. Je ne garderai de Maurice que les souvenirs qu'il aura bien voulu me laisser. Laissez-moi, j'ai besoin de prier seul pour lui."

Et comme la Soeur Jacqueline et Champo respectèrent leur volonté, la Soeur Marie-des-Eaux accomplit durant les derniers souffles de son ami un acte que n'importe quel témoin aurait qualifié de blasphème, et elle le fit de crainte que son âme d'âne n'erre dans les forêts limbiques à la merci des monstres purgatides.

Elle le baptisa.

"Au nom du Vieux, de son fils JĂ©sus-Cuit et de l'Esprit-Chou. Amen"

Ses doigts cassés tracèrent le signe de croix sous le chanfrein de Maurice et la brave bête ferma tout à fait ses yeux crottés que déjà butinaient les mouches.

"Adieu, vieux frère. Comment trouverons-nous notre chemin sans toi ?"

La Soeur Jacqueline avait suivi Champo dans la yourte principale pour y tremper ses lèvres dans un brouet de navets. C'était symbolique, pour garder la face.

"C'est la Mère Truie, cette engeance, grinça la doyenne. Elle exacerbe la violence des villageois, elle se sert d'eux.
- Je ne crois pas. C'est juste la nature humaine. Aucune cochonne ou tout autre tulpa n'a eu besoin de pisser dans la terre pour que ce germe-lĂ  n'Ă©close."


Lexique :

Revoyotte : flashback
PĂ©teuillot : gadoue
Péquis : saleté, désordre
Qu'est-ce vous faites lĂ   : Qu'est-ce que vous faites lĂ 
néreux, néreuse : qui boude les plats, qui a des goûts de luxe en matière de nourriture.


Notes liées aux règles de L’Empreinte :

Menace : une Déité Horla (la Mère Truie)
Lieu de départ : Les Voivres
Avancement :
Acte I – Introspection + Tentation + Agression
Acte II – Introspection + Tentation + Agression
Acte III - Introspection + Tentation + Agression
Acte IV - Introspection + Tentation


Préparation :

Lors du précédente feuilleton, j'ai posé une question au public que je vais tâcher de traiter dans ce feuilleton-ci. Je n'ai eu qu'une réponse, celle de Claude : "Claude : Les exorciste pourraient donner une messe en la mémoire des animaux suppliciés, ou le chant serait celui de la communauté repentante pour arracher les larmes de l'aveugle Tiresias enfoui au royaume des morts." mais elle est très intéressante, alors avant même de commencer à écrire j'ai ma petite idée sur comment l'intégrer à mon jeu-récit. J'espère avoir plus de réponses lors des épisodes suivants !

Je poursuis mon objectif de cumuler à la fois la forme ludique, le persillage de mes idées germées entre chaque épisode, et la volonté de montrer que le village est vivant et que les figurants prennent aussi des initiatives.

Pour cette épisode, j'essaie donc de mettre en place ce système d'alternance :

1 péripétie pré-scriptée ou jouée avec le système de jdr en cours, suivi d'une péripétie générée par un tirage aléatoire dans ma table des idées, suivi d'une péripétie générée par un tirage aléatoire dans la table d'objectifs des figurants, et on recommence le cycle.

Je poursuis également ma lecture de romans du terroir (avec ou sans SF/fantastique dedans), qui me donnent beaucoup d'inspiration. Après avoir lu Ravage de Barjavel, je suis dans un roman de l'école de Brives, sans surnaturel, mais qui brosse à merveille la vie paysanne de la fin du 19ème siècle : Les cailloux bleus, de Christian Signol.


Bilan :

Le rayon des outils de jeu s'agrandit, puisque cette fois-ci, j'ai aussi utilisé Google Street View pour rechercher (sans succès) une fontaine dans la grand-rue des Voivres.

J'ai aussi commencé à tenir trace de l'heure, histoire qu'il ne se passe pas trop de choses dans une même journée, et aussi pour mieux rendre compte des divers moments de la journée.

Bon, ça commence à faire beaucoup d'outils et de méthode. Je ralentis clairement ma cadence d'écriture. Espérons que ce soit plus gagner en qualité que pour procrastiner :)

Je suis mon programme "script/jeu > idée aléatoire > objectif de figurant", mais je ne me gêne pas pour fusionner quand ça m'arrange. Ainsi, la scène scriptée qui suivant l'objectif de figurant étant la mort de Maurice, j'ai décidé qu'il s'agissait de l'avancée d'un objectif de figurant, et j'ai donc omis de tirer un objectif de figurant au hasard, préférant choisir celui qui m'arrangeait.

J'avais encore beaucoup de script à écluser avant d'arriver au moment opportun pour appliquer la réponse de Claude (les nonnes faisant une messe pour les animaux) : ce sera donc pour le début du prochain épisode. Mais ça promet d'être une scène forte, et donc l'exercice est probant et je réitère une nouvelle question à la fin de cet épisode-ci !


Aides de jeu utilisées :
L'Apocalypse selon Millevaux
Nervure (une résolution au sujet de la possibilité ou non d'achever l'âne)


Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Modifications : ajout d'objectifs de figurants (les frère Fournier, Gaston l'inventeur)


Question au public :

Dans l'optique de rendre ce roman-feuilleton plus interactif, et donc plus rôliste, je pose désormais une question à la fin de chaque nouveau feuilleton, et je tâcherai de tenir compte au mieux de vos réponses dans le feuilleton suivant.

Voici la question qui fait suite Ă  cet Ă©pisode :

Une fois que les exorcistes auront préparé l'affrontement avec la Mère Truie par une messe aux animaux, qui vont-elles recruter pour les joindre dans la bataille ?


Auteur de Millevaux.
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