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#51 31 May 2018 15:13

Johan Scipion
auteur de Sombre
Lieu : IdF
Inscription : 15 May 2006

Re : Making-of Sombre

Interview tipeurs 2 : Greg demande



Lorsqu'il s'est inscrit sur la page Tipeee de Sombre, Grégory a profité de ses privilèges de tipeur pour me poser tout un tas de questions, auxquelles je réponds aujourd'hui volontiers. Nous voici partis pour nouvelle interview de moi-même par vous-mêmes. Comme à mon habitude, je la posterai d'ici une semaine sur les forums rôlistes de France et de Navarre.



Pour situer le cadre, quel est le modèle économique actuel de Sombre, sa structure administrativo-financière ?

Sombre est édité par Terres Etranges, une société par actions simplifiée, dont je suis le président, l'actionnaire principal et la cheville ouvrière. En clair, cette boite est un groupe de un. En dehors de produire et vendre la revue Sombre, elle est également prestataire de services (mes animations en bibliothèque et autres institutions culturelles). Une fois l'an, elle me verse des dividendes, qui constituent la plus grande part de mes revenus. Le reste, ce sont les sous de Tipeee. Tout mis bout à bout, cela me fait quelques centaines d'euros par mois. Encore loin du SMIC, mais je travaille sur la question.

Vu que ce texte est une contrepartie Tipeee, un mot sur votre mécénat. Actuellement, je gagne (après prélèvement divers) environ cent euros par mois grâce à vous. À mon échelle, ce n'est carrément pas négligeable. Pour moi, Tipeee n'est pas de l'argent de poche, c'est un vrai complément de revenu. Du coup, spéciale dédicace : merci à vous, les gars et les filles qui êtes abonnés à la page Tipeee de Sombre. Votre soutien fait la différence.

Au global, je ne peux pas réellement dire que je vis de Sombre. Sans la générosité de mes proches, je ne joindrais pas les deux bouts. D'un autre côté, vu ma vocation littéraire et rôliste, je n'ai jamais été très doué pour gagner ma vie. Avec ce que je fais actuellement, je commence à m'en approcher et c'est super agréable. Depuis deux ans que j'ai monté Terres Etranges, le jeu paie certaines de mes factures, ce qui est totalement inespéré. Quand je mange des pâtes, elles ont un arrière-goût de Sombre. On me l'aurait dit il y a dix ans, je ne l'aurais pas cru.



Cela fait vingt ans que tu travailles sur Sombre Ă  temps plein, mais que faisais-tu avant ? Qu'elle Ă©tait la place du JdR dans ta vie Ă  cette Ă©poque ?

En fait, je suis plus près des vingt-cinq que des vingt. J'ai commencé, sans savoir que je bossais déjà sur Sombre, au milieu des années 90, à la sortie de la première édition française de Kult. La différence est que maintenant, je ne fais plus que cela. Il s'agit de mon unique activité, de mon métier donc.

Avant d'en arriver là, je fus longtemps pigiste : journaliste en presse magazine rémunéré au feuillet. La petite presse, hein, pas celles des grandes revues. Je travaillais dans le domaine des cultures de l'imaginaire, pour des supports divers et variés, dont le principal point commun était leurs tirages très modestes. Épuisant mais formateur.

Le jeu de rôle faisait déjà partie de ma vie professionnelle. J'ai écrit pour des magazines rôlistes, surtout Backstab, un peu Casus Belli seconde formule, Annunaki aussi. J'ai également fait de la pige pour trois jeux français, Vermine, La Caste des Métabarons et Dark Earth. Je n'ai pas persévéré dans cette voie car je me suis rendu compte que les journées n'avaient que vingt-quatre heures et que je devais choisir : Sombre ou les jeux des autres. Le choix a été vite fait.



Avais-tu à l'époque des compétences professionnelles/personnelles en synergie avec le JdR, te garantissant un niveau de qualité supérieur à du pur JdR amateur ?

Cette question me pose vraiment problème. La manière assez péjorative dont tu emploies le mot « amateur » surtout. Parce que Sombre est un pur produit de cette scène. Il appartient à la génération CJDRA (Convention des Jeux De Rôle Amateurs), qui a renouvelé une partie du paysage rôliste français au tournant du millénaire.

Personnellement, je ne fais a priori aucune différence entre jeux amateurs et professionnels. J'ai même une fois écrit au Grog pour leur dire que je pensais très fort qu'il fallait fusionner leurs deux bases de données. Amateur ou pro, un jeu est un jeu. N'en déplaise à ce gros distributeur que j'ai eu une fois au téléphone, ce ne sont pas les couvertures cartonnées, le papier glacé et la quadri à chaque page qui font la qualité. Ce n'est que l'emballage. La qualité d'un jeu ne tient qu'à son design. Or on peut game designer de ouf avec des moyens très limités. Amateur ou pro, il ne s'agit que de jus de cerveau et de travail.

Pour répondre plus précisément à ta question, non je ne pense avoir aucune compétence particulière qui « aurait garanti à Sombre un niveau de qualité supérieur ». Ce qui fait que le jeu est ce qu'il est aujourd'hui, c'est ma capacité à travailler beaucoup et longtemps, mon opiniâtreté, ma rigueur dans le playtest et l'écriture, ma passion intacte après toutes ces années. Rien qui ne soit à la portée du premier rôliste venu. Quand on veut, je veux dire quand on veut vraiment, on peut. Or moi, je veux vraiment.



Le Jeu de rôle, ça rapporte moins que des beignets à la plage, alors comment as-tu organisé ta vie par rapport à Sombre ?

J'ai arrêté de collectionner les Lanborghini. Tout de suite, ça dégage du budget.



Être créateur indépendant dans le JdR, c'est quoi au quotidien comme plaisirs et sacrifices ? Les différences avec les « grosses » structures (budget, créativité, animation) ?

Tu fais bien de mettre « grosses » entre guillemets parce qu'en fait, il n'en existe pas en France. Les gros poissons du secteur restent minuscules à l'échelle de l'édition en général. Ceci posé, je n'irais pas m'avancer à faire un comparatif avec ma situation car je n'ai pas assez d'expérience du boulot avec des éditeurs tiers pour pouvoir la ramener sur le sujet en toute connaissance de cause.

Tout ce que je peux dire, c'est que le peu que j'en ai vu ne m'a pas emballé. Ce n'est pas une question de personnes, j'ai croisé des pros absolument super, mais de marché. Le jeu de rôle francophone est un business rikiki, qui paie extrêmement mal. Encore plus mal que le reste de l'édition, c'est te dire. Pour un auteur, bosser aux conditions de ce marché revient à jouer à pile ou face avec une pièce à deux faces. Tous les inconvénients, aucun avantage.

Ce que j'ai vécu, c'est le manque de thunes et de liberté créative. Quand tu bosses pour un jeu qui n'est pas le tien, tu remplis les cases que d'autres ont créées pour toi. Moi, si on me paie correctement, je veux bien faire ce qu'on me dit, où on me le dit, comme on me le dit. Pour avoir longtemps bossé dans la presse, j'ai l'habitude. Je peux aussi accepter d'être faiblement rémunéré si je fais exactement ce que je veux. Je dis bien exactement : contrôle total. C'est le cas avec Sombre, et je kiffe. It's good to be the king.

Par contre, faire ce qu'on me dit pour des cacahuètes, merci mais non merci. Si tu veux me donner des ordres, des directives, des consignes, m'imposer ton univers, tes règles, tes gabarits, faut que tu lâches de la maille. Or de ce que j'en ai vu, les éditeurs n'ont que des miettes à donner à leurs pigistes. De là ma vocation d'indépendant. Tout bêtement, je me suis dit : quitte à gagner des nèfles, autant faire ce que je veux. La vie est trop courte pour s'emmerder au boulot, pas vrai ?

Absolument rien d'idéologique dans l'affaire. Je ne suis pas indé par conviction politique, je le suis par pragmatisme. Si j'avais pu faire Sombre exactement comme je le voulais chez un éditeur tiers et en tirer une rémunération décente, je l'aurais fait. Cela aurait été plus simple à tous points de vue, ce d'autant que j'avais déjà un orteil dans la place. Mais y'avait juste pas moyen.

L'indépendance a un coût bien sûr. D'abord, elle contraint à assumer tout un tas de tâches moyen glamour, de la compta à la distribution en passant par la vente. Ensuite, elle se paie en monnaie Fame, la sueur. Il est rare que je fasse des journées de moins de dix heures. Au moment où j'écris ces lignes, il est plus de quatre heures du mat', j'ai taffé comme un taré tout le jour et ne suis pas près d'aller au dodo. Je vais me coucher à l'aube, ce qui m'arrive souvent. Je n'ai pas non plus de week-ends ni de vacances. Et quand je suis malade, je continue à bosser sinon je prends trop de retard et m'épuise ensuite à le rattraper. Parle-en à n'importe quel travailleur indépendant, quel que soit son secteur d'activité, tout le monde te dira qu'être son propre boss est surtout la meilleure manière d'être son propre esclave. Note que se fouetter soi-même a du bon, ça fait travailler la souplesse.



Les conventions, c'est beaucoup d'animation pour faire connaître Sombre. C'est plutôt un choix ou une obligation « professionnelle » ? Une évolution dans l'avenir sur la répartition du temps entre création et diffusion ?

Là par contre, tes guillemets sont malvenus. Comme je le disais, Sombre est mon métier. Quand je fais une convention, un festival, une animation en bibliothèque, je travaille. Du boulot, du vrai. Que je kiffe, hein, mais du boulot quand même. Et qui crève bien. Enchaîner les démos de Sombre est sportif.

Les conventions sont à la fois un choix personnel et une obligation professionnelle. De base, j'aime sortir de mon bureau pour aller à la rencontre des gens. Nous confronter, mon jeu et moi, à tout un tas de publics différents. C'est éreintant, mais si fun. Difficile parfois, instructif souvent. Cela nous fait grandir, Sombre et moi. Et puis, il y a l'aspect business. Ce qui fait vivre Sombre, et par ricochet paie mes coquillettes, ce sont les ventes directes : la VPC via le site de Terres Etranges et les ventes après les démos dans les conventions. Les conditions du marché boutiques sont extrêmement rudes, et mon produit pas du tout adapté. Il n'est pas assez cher, ma marge pas assez importante, mes coûts de production et de distribution trop élevés. Faibles tirages + gros frais de port = combo fatale.

S'il n'y avait les convs et les animations, je ne gagnerais presque rien avec Sombre. C'est la raison pour laquelle j'en fais une vingtaine par an. J'irais en convention même si rien ne m'y contraignait. La meilleure preuve est que je le faisais déjà depuis très longtemps lorsque j'ai décidé de professionnaliser mon activité. Par contre, je n'en ferais pas autant. Le nombre est une vraie obligation professionnelle, qui implique une organisation super carrée car je dois assurer en parallèle les playtests, l'écriture, la fabrication et la distribution de la revue. Pour tenir mon rythme actuel (deux sorties par an, un numéro régulier et un hors-série), je dois tout planifier au moins six mois à l'avance, et de préférence un an. Cela demande beaucoup de discipline, et une grosse capacité de travail pour ensuite tenir les plannings. On n'a rien sans rien.



Par rapport à l'écriture de nouvelles, penses-tu un jour te tourner davantage vers ce domaine ? Quelle est la part en temps de l'écriture dans ton activité d'auteur ? Un roman en vue ?

J'ai clairement des ambitions littéraires, que j'ai d'ailleurs commencé à assouvir dans le cadre de ma revue. Je me suis fait plaisir dans les deux premiers hors-séries avec un recueil de fictions et la novélisation de House of the rising dead. Je vais continuer dans cette voie. Il y aura d'autres nouvelles dans de futurs numéros.

Par contre, je n'ai pas de projet de roman. Je ne dis pas que je n'en écrirai pas, il se pourrait très bien que je finisse par le faire. Qui peut savoir ce sur quoi je bosserai dans dix ans ? Certainement pas moi. Il y a une décennie, lorsque j'ai publié Sombre light sur terresetranges.net, je ne savais pas que j'en viendrais à produire deux fanzines par an. L'avenir est tout flou. Ça peut faire flipper, c'est aussi super excitant. Y'a du suspense, nom de Dieu !

Si je peux, dans ces conditions, affirmer que le roman n'est pas mon objectif, c'est tout bêtement que ce n'est pas ma culture. Comme il s'agit du format dominant de l'édition contemporaine, on a franchement tendance à considérer les nouvelles comme des coups d'essai préparant des textes plus longs. Cette conception m'est parfaitement étrangère, ceci pour une simple et bonne raison : j'écris majoritairement de l'horreur, un genre qui, n'en déplaise à la biblio de King, donne son meilleur sur le format court, voire très court. Poe, Lovecraft et Barker sont à la base des nouvellistes, même si passé ses Livres de sang, Barker a un peu choppé la stephenkinguite, cette maladie du pavé.



As-tu des projets pour développer Sombre au-delà des fanzines maintenant que c'est un jeu ancré dans le paysage ? Partenariat pour un jeu vidéo à la Slender Man ? Jeu de société ? Court-métrage ? Sombre in english ?

Je ne pense pas que Sombre soit ancré dans le paysage. Il est dans le rôle game, c'est certain, mais si demain j'arrête de produire des zines, il sera aussitôt oublié et remplacé par d'autres. L'horreur ludique a beau être une niche, elle n'en est pas moins riche de nombreux produits, dont beaucoup sont de grande qualité. Les rôlistes qui aujourd'hui kiffent mon jeu n'auront pas de mal à lui trouver des remplaçants s'il venait à disparaître.

Il y a sur le site du Grog une page qui référence les jeux par année de publication. Je t'invite à y jeter un œil, c'est très instructif. Zieute les sorties d'il y a ne serait-ce que dix ans, et compare avec le paysage rôliste actuel : les jeux toujours publiés ou réédités, ceux dont tu entends encore parler dans le vrai monde ou sur le Net, ceux qui sont joués à ta table ou à celle de tes amis. Tout de suite, ça remet les pendules à l'heure.

Du coup, je ne fais pas de plans à long terme. Écriture et animations, mon horizon est à deux semestres. J'ai des présommaires plus ou moins flous pour les numéros ultérieurs bien sûr, mais pas de plan de carrière. Je développe mon jeu en fonction de mes envies et de mes besoins ludiques. D'une, c'est l'un des vrais luxes de l'indépendance, donc j'en profite à fond. De deux, c'est à mon avis ce qu'on est en droit d'attendre d'un gars qui se prétend auteur : qu'il poursuive ses centres d'intérêt, marottes et obsessions pour faire œuvre personnelle. Or il se trouve qu'en ce moment, j'ai grave envie d'écrire des fanzines. Donc je le fais.

Par contre, je ne suis attiré ni par le jeu vidéo ni par le cinéma. J'adore le cinoche, mais bosser dedans ne me vend pas du rêve. Pour ce qui est de faire un jeu de société, c'est déjà le cas. Pour moi, le JdR n'est qu'une catégorie particulière de JdS. Quant à une traduction anglaise, l'idée me plait beaucoup, mais me semble très prématurée. Aboutir d'abord le jeu en français me paraît de bon sens. Le plus sage est toujours de mettre les bœufs avant la charrue.



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Remerciements

Ce post vous est offert par les mécènes qui soutiennent la production de contenus gratuits pour Sombre. Merci de tout cœur à Glayroc, Benoît Chérel, Alias, Kayaane, Steve J, Batro, leiatortoise, Corrigans, Tholgren, furst77, Dorothée, Valentin T., Maazileov, pseudo, kF, Vincent, Peggy, Etienne Bar, Eliador, Nefal, Sevoth, Nicolas, Olivier, Sandra, Abyss Andromalius, Esteren, Orlov, Passelune, Tolkraft, Hunter_Chameleon, Harmelin Nicolas, antoahn, eugenie, boucher allan, Das, Grégory, Clément, Raccoon, Juan, Jicey et Pierre Rosenthal.

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